
Photo: Sur le toit d’un véhicule blindé léger, on aperçoit la silhouette d’un soldat du 2e Bataillon du Royal Canadian Regiment, au camp de la Force internationale d’assistance à la sécurité, à Kaboul, en Afghanistan.
© Sgt Frank Hudec, Caméra de combat des Forces canadiennes |
L’armée: désaveu ou engouement?
par Bianca Joubert - Amabilia.com
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Pour Daphné Jean-Baptiste, Capitaine intérimaire dans la Réserve, officier dans le corps des Cadres Instructeurs des Cadets (CIC), spécialisée en tir et conseillère en droits de la personne de son unité (CDPU), il y a une réelle désillusion: “L’opinion publique affecte le recrutement. Les jeunes s’impliquent beaucoup moins et on le sent même au niveau des Cadets.” En passant du slogan “Si la vie vous intéresse”, rempli de promesses d’avenir et d’aventures, à l’offensif “Combattez”, il y a beaucoup plus qu’un pas, de plus en plus difficile à franchir pour les recrues potentielles. “J’aime repousser mes limites, relever des défis et la discipline m’a toujours fascinée. Mais au départ, mon idée n’était vraiment pas d’aller en guerre”, confie Daphné. Pour moi, le Canada a une fonction de neutralité, de missions de paix, pas de guerre. Je dois tout de même être prête, car je me suis enrôlée en connaissance de cause.” |
Mais pour la femme de 30 ans qui est aussi réserviste dans les Forces canadiennes, il y a une différence entre l’image projetée par l’armée et ce que la société en retire: “Au Canada, on n’a pas connu la guerre. Tout se déroule toujours loin de chez nous et les gens ne se sentent pas nécessairement concernés. Après la crise du verglas au Québec, il y a eu une légère recrudescence de l’enrôlement, mais après le 11 septembre, l’intérêt pour l’armée a encore chuté. La population en général n’était pas prête pour le déploiement des troupes en Irak, ni en Afghanistan.”
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
II faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter.
Le déserteur, Boris Vian, 1954
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Un sondage Environics, réalisé pour la CBC en novembre 2006, révéle que 48 % des répondants canadiens désapprouvent la mission commandée par l’OTAN. Au Québec, où le pourcentage de désapprobation est encore plus élevé, 89 % des répondants souhaiteraient que le Canada se concentre sur le maintien de la paix en Afghanistan. La mission canadienne est considérée par 58 % des Canadiens comme une mission suicidaire, vouée à l’échec. Une étude du Centre Canadien de Politiques Alternatives (CCPA) confirme que les Canadiens subissent un nombre disproportionné de pertes, risquant trois fois plus d’être tués que les Britanniques en place et 4,5 fois plus que les Américains. Ces chiffres ne sont pas étrangers à la position des soldats canadiens dans la province de Kandahar, où l’insurrection des talibans est particulièrement violente. Depuis 2002, 42 soldats canadiens ont perdu la vie en Afghanistan. |
L’année 2006 est déjà de loin la plus meurtrière, puisqu’un seul soldat avait péri en 2005, un autre en 2004, deux en 2003 et quatre en 2002.
Les militaires canadiens feraient de plus en plus face à des problèmes comme l’épuisement, la dépression, l’alcoolisme, la violence conjugale et même le suicide. Ces problèmes découleraient du niveau de stress élevé de leurs nouvelles fonctions “d’imposition de la paix”, préalable à son maintien. Embuscades et tirs hostiles sont devenus le lot des soldats canadiens, qui ont troqué le béret bleu et l’habit de camouflage vert forêt contre celui du désert et des montagnes, et ce pourrait être, à en croire la volonté du Premier Ministre Stephen Harper, pour encore longtemps. À moins que le 41 % de Canadiens réclamant le retour des troupes au pays ne se mette à gronder plus fort. Engagez-vous, qu’ils disaient…
Qu’est-ce que l’engagement dans l’armée?
Impliquée de son propre chef dans les cadets dès l’âge de 12 ans, Daphné Jean-Baptiste a ensuite fait le choix de s’enrôler comme réserviste. La jeune femme a gravi rapidement les échelons et enchaîné cours et entraînements. Survie en forêt, manipulation d’armes et déplacement des troupes n’ont plus de secrets pour elle. Elle raffole des exercices militaires et porte le titre d’expert en matière de maniement de la Daisy, une carabine à air comprimé.
Pourtant, le nouveau slogan de l’armée ne lui plaît pas outre mesure. “Moi, je n’ai pas cette vision de l’armée”, explique-t-elle. C’est au lendemain du 11 septembre 2001 qu’elle a pris conscience de la portée réelle de l’ultime question préalable à son enrôlement: Seriez-vous prête à servir si une guerre se déclarait? “C’est un choc quand la possibilité se présente vraiment. Après les événements du World Trade Center, tous les membres de la Force de réserve ont été mis en standby parce qu’on craignait une attaque sur Montréal. Là, j’ai vraiment compris tout le sens de l’engagement.”
Si une situation de guerre se présente dans le pays, les réservistes, tout comme les membres de l’armée régulière, ont le devoir de servir. “Sinon, c’est considéré comme une desertion”, précise Daphné. Si ça ne me plaît pas, je n’ai d’autre choix que de me “désenrôler” avant que ça n’arrive.” Ce qu’elle n’a, de toute évidence, pas du tout envie de faire.
Le sergent Bianca Vachon, recruteur pour les Forces canadiennes, s’avoue parfois surprise des motivations des gens aujourd’hui. “Je pensais qu’il y aurait moins de monde, à cause des morts, mais je constate que le rêve de soldat des petits garçons est encore là… Ils voient aujourd’hui une occasion de pratiquer le métier à l’extérieur et certains nous demandent carrément quand ils partiront en Afghanistan! D’autres sont plus hésitants et demandent s’ils seront obligés de partir. Pour ceux-là, il y a la Force de réserve, où les militaires partent sur une base volontaire seulement.”
Pour les autres, mieux vaut y réfléchir à deux fois… “Lors de l’entraînement de base, qui dure 13 semaines, on perd la moitié des recrues, constate le sergent Vachon. Après, il y a toujours la possibilité de partir, mais avant de s’objecter devant le fait accompli, on a le temps de voir si c’est notre place ou non. On est entraîné à se battre, on sait qu’on devra peut-être partir à la guerre. Le premier contrat dure de 3 à 5 ans. Il y a une marge de manœuvre au début, mais si tu t’es préparé et que tu as un contrat, tu dois partir. Les conjoints doivent par contre approuver le départ et en cas de force majeure, comme un cancer dans la famille, par exemple, il y a exemption.”
La loi sur la Défense Nationale autorise l’armée à conserver ses effectifs en cas d’urgence et, selon l’approche juridique, il n’existerait pas de droit général à la libération sur demande, la force de loi pouvant être utilisée pour conserver le personnel en période d’engagement. Cette stratégie de maintien en poste n’ayant pas un effet très positif sur le recrutement, la politique générale consiste plutôt à approuver les demandes de libération, sauf dans le cas où cela nuirait à l’intérêt du public.
Désertion et objection de conscience
Des déserteurs, il y en a eu dans toutes les guerres et celle qui fait rage en Irak ne fait pas exception. Selon le Pentagone, il y aurait même eu dans l’armée américaine pas moins de 40 000 désertions depuis 2000. Des déserteurs américains ont d’ailleurs réclamé l’asile politique au Canada. Ils seraient entre 200 et 1000 à vivre à Toronto, mais une vingtaine seulement à visage découvert.
Au Canada, Francisco Juarez a été le premier soldat canadien à s’opposer publiquement à la guerre que mène le Canada en Afghanistan. Appelé à devenir lieutenant et à être déployé à Kandahar au début de 2007, il s’est posé la question: “Pourrais-je donner à des subordonnés des ordres pouvant les conduire à la mort pour une mission en laquelle je ne crois pas?” Après avoir refusé de participer à un parcours du combattant lors d’un entraînement, il a été menacé de jugement en cour martiale et d’un éventuel emprisonnement. Finalement libéré de ses engagements à l’été 2006, il s’en est tiré avec une amende de 500 $ et une sortie du cadre des armées, sans les honneurs mais la conscience intacte.
Quelque 700 militaires canadiens auraient été condamnés pour désertion en 2005, plus du double par rapport à l’an 2000, avec une augmentation marquée après les événements de septembre 2001.
Pour ne pas être considéré comme un déserteur, il y a la voie de l’objection de conscience, pour des raisons d’ordre religieux ou moral. Les plus célèbres sont Albert Einstein (“Ne faites jamais rien contre votre conscience, même si l'Etat vous le demande”) et Boris Vian (Le déserteur). L’objection de conscience est une procédure très exigeante, puisque le soldat doit réussir à démontrer son opposition à toutes les guerres, expliquer ses motifs profonds. Dans le cas de l’armée américaine, le soldat doit s’entretenir longuement avec un enquêteur de l’armée, un psychiatre et un aumônier militaire, avant que ne soit fait un rapport à un commandant, qui livrera son verdict. Aux États-Unis, il y aurait eu 188 demandes entre 2003 et 2005, mais seules 87 personnes auraient obtenu le statut d’objecteur de conscience.
*Source: Défense nationale, operationobjection.org, CTV: Former reservist refused to serve in Afghanistan, 9 September 2006. |
Dossier:
- L’armée: désaveu ou engouement? - Page 1
- L’armée: désaveu ou engouement? - Page 2
Témoignages
- Sergent Bianca Vachon, Forces armées canadiennes
- Martine Éloy, porte-parole du collectif Échec à la guerre
- Avis d’expert - Houchang Hassan-Yari, professeur et directeur du département de science politique, Collège militaire royal du Canada
- Statistiques
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- L'armée, en général, est aujourd'hui pointée du doigt pour ses bavures et en même temps, supportée pour son courage par la population. Pourtant, l'ingérence militaire reste encore critiquée ou acclamée, selon le traitement médiatique qui en est fait. Pensez-vous qu'un pays puisse agir militairement dans un autre pays pour renverser son gouvernement ou remplacer son armée manquante? Est-ce que les nouvelles traitées par les médias ont un impact déterminant sur votre perception de la situation et sur l'aspect positif ou négatif de cette ingérence?
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