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Passeport Gastronomie: Chocolaterie artisanale - métier en danger d'extinction
par Robert Beauchemin - Amabilia.com -


Les Suisses ont quand eu l'idée de mélanger le chocolat avec différents ingrédients: noisettes, amandes, pistaches, lait, nougat. Quant à Rodolphe Lindt, il fut le premier à l'affiner en le malaxant longuement et en le mêlant à du beurre de cacao.


Aujourd'hui les maîtres chocolatiers suisses sont réputés dans le monde entier et chaque village compte au moins un artisan chocolatier. Cela ne devrait surprendre personne d'apprendre que les Suisses sont les plus grands consommateurs en Europe avec une moyenne de 11 kilos par personne par année, devant les Allemands et les Autrichiens. Pourtant, comme la Suisse a été l'un des premiers pays européens avec l'Angleterre à s'industrialiser - surtout avec les textiles -, le chocolat a vite été absorbé dans la production de masse dès la fin du XIXe siècle. Adieu les fabriques artisanales, les petits métiers, le chocolat individualisé. Le chocolat de tradition s'est métamorphosé en chocolat de production. Au souci de nouveauté succéda celui de volume. De plus, depuis le milieu du XIXe siècle, le chocolat a régulièrement subi des altérations afin d'en accroître la productivité. Vers 1850, raconte Nikita Harwich dans son Histoire du chocolat, les fabricants extrayaient le beurre de cacao vendu "trois ou quatre fois plus cher que le cacao lui-même", et le remplaçaient "par des huiles d'olive ou d'amandes douces, des jaunes d'oeuf, du suif de veau ou de mouton". Déjà. Le scandale sera tel qu'il accouchera d'une loi établissant des normes à respecter dans les produits alimentaires.
De nos jours, le pire ennemi du chocolat de qualité se décrit avec une anagramme: le MGV (ou matières grasses végétales). Cet ajout permet à la fois de sauver de l'argent et d'augmenter les profits en brisant l'ancien engagement de faire du chocolat avec du beurre de cacao à 100%. Ce que continuent à refuser les artisans, protecteurs du chocolat "de distinction" comme on dit ici. Mais dans la tendance quantitative actuelle, la Suisse et le reste de l'Europe ont légiféré dès 1995 en autorisant l'adjonction de MGV à 5% du poids total du produit dans toute production industrielle. Cela sans modifier l'appellation de "chocolat", ce qui, évidemment enrage les amateurs et les défenseurs du "vrai" chocolat.

Coup dur pour les artisans chocolatiers et les adeptes qui consomment chaque année en Europe environ deux millions de tonnes de chocolat. C'est pourtant le Parlement européen qui autorise l'ajout de six matières grasses: karité, illipé, sal indien, huile de palme, kokum gurgi, noyau de mangue, des matières produites principalement dans les pays en voie de développement. Les grands vainqueurs de la bataille: Les multinationales du chocolat qui gagnent sur tous les plans; ils produiront davantage et à un coût plus faible. En Angleterre et aux Etats-Unis où cette pratique est courante, le chocolat n'a d'ailleurs pas très bonne réputation. Par conséquent, grâce à cet ajout de matières grasses, le produit se conserve plus longtemps, le goût reste identique et la main d'œuvre plus rentable. C'est une économie de 10 à 75% qui est à prévoir par rapport au beurre de cacao. Mais que reste-il de la qualité du chocolat?

Pourtant, la composition du chocolat est simple: de la pâte de cacao, du beurre de cacao, du sucre, de la vanille et un émulsifiant. Cette simplicité exige des produits d'une grande qualité et un travail sophistiqué. La distinction s'établit sur l'assemblage des fèves de cacao, la proportion de cacao (par exemple, en France, la tablette de chocolat extrafin doit contenir au moins 45 % de cacao de qualité supérieure, dont 28 % au minimum de beurre de cacao) et sur le travail du chocolatier. Chaque étape apporte une note particulière dans un accord d'arômes et de saveurs. Certaines d'entre elles comme la torréfaction des fèves, dont dépendent entièrement l'arôme, ou le conchage, sont particulièrement importantes. "Le chocolat commercial subit un conchage de 18 heures, alors que le suisse, incomparablement plus moelleux, passe par un conchage de 72 heures" raconte le chocolatier Michel Cluizel.
Devant cette polémique de la production moderne, comment se définit l'artisan chocolatier en Suisse? D'après le syndicat des artisans chocolatiers d'Europe, c'est une maison qui ne produit pas au-delà de 50 tonnes de chocolat par année. L'artisan est aussi celui qui transforme le cacao brut et opère les mélanges sur place, en un mot, il construit son chocolat à partir de matériau brut. Ainsi, l'artisan choisit dans certains cas son cacao d'origine (inutile de demander la source, elle demeure strictement secrète) ou à tout le moins, fait confiance à son fournisseur. Mais le reste, le conchage, le tempérage, et toutes les autres étapes de la production sont contrôlées à l'atelier. Les artisans s'appliquent aussi à inventer des truffes, des caissettes, des tuiles, des fondants et à en modifier les parfums. Ainsi, on trouvera chez l'artisan chocolatier des spécialités qui seront uniques, parfois produites en saison ou pour marque une occasion spécifique.

À la chocolaterie Rohr de Carouge (en banlieue de Genève), on propose des pralinés aux ananas, ou des truffes farcies de ganache en forme de barils, censés évoquer la défense de la ville de Genève contre l'envahisseur français alors qu'on jetait des barils d'huile sur les attaquants. La maison Micheli, également de Genève, se spécialise dans la production de chocolat noir, la maison Zeller, fait des pavés glacés qui ressemblent aux pierres des rues de la vieille cité. À Lucerne, Dudle est une chocolaterie qui propose des mousses aux noisettes et au chocolat au lait. Henri Rohr, descendant de la famille d'artisan, chocolatier genevois depuis 1936 insiste enfin que "tout est fait ici, et tout est fait à la main ou presque". Cela, j'ai pu moi-même le constater en suivant le processus de la fonte au malaxage du chocolat, des jeunes gens qui brassent la pâte onctueuse, d'autres qui s'affairent à décorer à la louche chacune des truffes, placées une à une dans de jolies boîtes en papier de velours par des dames souriantes qui avaient l'air d'être plutôt fier de faire ce métier. Au vu et au su de ce qui se trame dans la grande industrie, ces artisans sont les derniers défenseurs du vrai chocolat. Sans se porter à la défense de cet Astérix, et cela se définit en "consommez le plus possible des produits d'artisanat", le futur ressemblera de plus en plus à une tablette de Cadbury!

Adresses:
-Micheli, 1, rue Micheli-du-crest, Genève 329-90-06
-Zeller, Place Longemalle, 1204 Genève 311-50-26
-Maison Rohr, Place du Molard 3, 1204 Genève, 311-63-03
-Dudle, Weggisgasse 34, Lucerne, 512-767

 
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